Prédication du Père Cantalamessa

Nous reproduisons la première partie de la prédication prononcée lors de la méditation de Carême en avril 2006 par le père Raniero Cantalamessa, en présence du pape Benoît XVI et de la Curie, dans la chapelle Redemptoris Mater du palais pontifical et consacrée au St Suaire.
La Passion du Christ est le sujet le plus traité dans l’art occidental. Il suffit de penser aux innombrables représentations, en peinture et en sculpture, du Jésus de Gethsémani, de l’Ecce homo, de la crucifixion, des célèbres dépositions de croix, dites « pietà » et, dans le monde germanophone, « Vesperbild ». Dans notre monde sécularisé, l’art est resté presque l’une des seules formes d’évangélisation qui pénètre également dans des milieux fermés à toute autre forme d’annonce. J’ai connu une Japonaise qui s’est convertie et a reçu le baptême en étudiant l’art à Florence.

Aucune représentation artistique de la Passion n’a toutefois exercé et n’exerce encore une fascination comparable à celle du Saint-Suaire. Peu importe, selon nous, de savoir si le Saint-Suaire est « authentique » ou non, si l’image s’est formée naturellement ou de manière artificielle, s’il ne s’agit que d’une icône ou également d’une relique. Il est certain qu’il s’agit de la représentation la plus solennelle et la plus sublime de la mort que l’œil humain ait jamais contemplée. Si un Dieu peut mourir, ceci est le moyen le moins inadéquat de nous représenter sa mort.

Les paupières et la bouche fermées, les traits composés du visage : plus qu’à un mort, il fait penser à un homme plongé dans une méditation profonde et silencieuse. Il fait penser à la traduction en images de l’antique antienne du Samedi Saint : Caro mea requiescet in spe, « ma chair repose en paix ». L’antique homélie sur le Samedi Saint que l’on lit dans l’Office des lectures acquiert elle aussi une force particulière si on la lit devant le Saint-Suaire. « Qu’est-ce qui s’est produit ? Aujourd’hui sur la terre règne un grand silence, un grand silence et la solitude. Un grand silence car le Roi dort… »

La théologie nous dit qu’à la mort du Christ son âme s’est séparée de son corps, comme dans le cas de tout homme qui meurt, mais sa divinité est restée unie aussi bien à son âme qu’à son corps. Le Saint-Suaire est la plus parfaite représentation de ce mystère christologique. Ce corps est séparé de l’âme mais pas de la divinité. Quelque chose de divin se reflète sur le visage martyrisé mais empreint de majesté du Christ du Saint-Suaire.

Pour s’en rendre compte il suffit de comparer le Saint-Suaire avec d’autres représentations du Christ mort réalisées par des artistes humains, comme par exemple le Christ mort de Mantegna et plus encore celui de Holbein le Jeune, au Musée de Bâle, qui représente le corps du Christ dans toute la rigidité de la mort et le début de la décomposition des membres. Devant cette image – disait Dostoïevsky qui l’avait longuement contemplée lors d’un voyage – on peut facilement perdre la foi; devant le Saint-Suaire, au contraire, on peut trouver la foi, ou la retrouver si on l’a perdue.

Le visage du Christ du Saint-Suaire est comme une limite, une paroi qui sépare deux mondes : le monde des hommes, rempli d’agitation, de violence et de péché, et le monde de Dieu, inaccessible au mal. C’est comme un rivage sur lequel viennent se briser toutes les vagues. Comme si, en Jésus Christ, Dieu disait à la force du mal ce qu’il dit à l’océan dans le livre de Job : « Tu n’iras pas plus loin… ici se brisera l’orgueil de tes flots » (Jb 38, 11).

Devant le Saint-Suaire nous pouvons prier ainsi : « Seigneur, fais de moi ton Saint-Suaire. Lorsque tu viens d’être déposé de la croix, et que tu viens en moi dans le sacrement de ton corps et de ton sang, fais que je t’enveloppe de ma foi et de mon amour comme dans un suaire, afin que tes traits s’impriment dans mon âme et laissent aussi en elle une trace indélébile. Seigneur fais du chiffon rêche et grossier de mon humanité ton suaire !