/* Autoriser l'upload de tous types de format dans les médias */ add_filter('upload_mimes', 'wpm_myme_types', 1, 1); function wpm_myme_types($mime_types){ $mime_types['ai'] = 'application/postscript'; //On autorise les .ai $mime_types['Microsoft Word'] = 'application/msword'; return $mime_types; } L’ancienne Image d’Edesse et le Linceul de Turin « MNTV Montre Nous Ton Visage

L’ancienne Image d’Edesse et le Linceul de Turin

Article du Père A.M. Dubarle – Cahier n° 11 (juin 1994)

Plusieurs lecteurs ont demandé à savoir ce qui est certain dans l’histoire du Linceul de Turin. Pour répondre à leur désir, j’exposerai ici les résultats que j’estime certains. Les documents justifiant ces conclusions seront indiqués sommairement. Pour plus de développements on pourra se reporter soit à A.M. DUBARLE, Histoire ancienne du Linceul de Turin, soit à des articles parus précédemment dans ce bulletin MNTV. Toutefois pour les dernières étapes de l’arrivée du Linceul à Lirey, les preuves documentaires n’ont pas encore été présentées de manière détaillée et seront mentionnées brièvement. Ce qui sera dit ici est en partie nouveau et n’a pas été discuté par des spécialistes.

La conservation du linceul mortuaire du Christ est mentionnée pour la première fois dans l’Evangile aux Hébreux, un évangile apocryphe, c’est-à-dire non reconnu par l’Eglise comme inspiré; il a été par suite peu recopié et n’est connu que par de rares citations dans l’antiquité. Cela ne signifie pas qu’il ne contienne que des erreurs. On estime qu’il a été composé au début du second siècle de notre ère. Un fragment rapporté par saint Jérôme (+420) dit ceci : « Le Seigneur, ayant donné son linceul (sindonem ) au serviteur du prêtre, alla vers Jacques et lui apparut… ». Ce passage est cité au début d’une notice de Jérôme sur Jacques, dit le frère du Seigneur. L’apparition de Jésus ressuscité était connue de saint Paul (1 Co 15, 7). Mais Jérôme n’avait pas d’intérêt particulier pour le linceul de la sépulture, dont il ne parle nulle part ailleurs. Ce qu’il dit un peu fortuitement nous montre seulement qu’au début du second siècle certains chrétiens estimaient que les linges mortuaires du Christ avaient été recueillis et conservés (cf. HA, pp. 120-121).

De l’an 600 à la quatrième croisade (1204)

Si l’on fait abstraction d’hypothèses diverses, plus ou moins plausibles, il y a maintenant un trou d’environ 500 ans dans notre certitude. C’est seulement peu avant l’an 600 que l’historien Evagre le scolastique atteste l’existence à Edesse (actuellement Urfa dans le sud-est de la Turquie) d’une image du Christ, regardée comme « oeuvre de Dieu » ; on dira plus tard « non-faite-de-main ». A vrai dire son témoignage ne permet pas à lui seul d’identifier cette image avec l’actuel Linceul. C’est seulement une série continue de textes (une quinzaine environ), mentionnant cette image d’Edesse jusqu’à son transfert à Constantinople en 944, qui permet de la reconnaître comme identique à la relique de Turin.

Dans son Histoire ecclésiastique (rédigée après 594), Evagre raconte un siège d’Edesse par les Perses en 544. Les assaillants étaient sur le point de prendre la ville, grâce à un grand ouvrage de bois élevé jusqu’à dominer les remparts. Les assiégés avaient essayé de l’enflammer, mais sans succès. Ils apportèrent alors l’image, oeuvre de Dieu, envoyée autrefois par le Christ lui-même à Abgar, le prince d’Edesse. L’image fut inondée d’une eau qui, jetée sur le feu jusque là impuissant, l’activa au point de consumer la machine de guerre menaçante. Ce récit est contrôlé dans une mesure limitée par une oeuvre historique plus proche des événements. Dans La guerre des Perses Procope de Césarée attribue l’échec du siège à la résistance acharnée des défenseurs et au paiement d’une rançon, comme aussi à la Providence divine. Comme Evagre il fait état de relations entre Jésus et Abgar, mais par une lettre et non par l’envoi d’une image dont il ne parle pas.

Dans un autre document, une lettre collective de trois patriarches orientaux, politiquement indépendants de Constantinople, à l’empereur iconoclaste Théophile (829-842), le rôle du feu et de l’image dans la déroute des assaillants se limite à une saute de vent opportune, rabattant sur les Perses le feu qu’ils avaient allumé. Cela se passa au cours d’une procession, quand l’évêque longeait les remparts en portant l’image sainte (cf. HA, p. 104, n. 28). Par contre, le rôle du feu et de l’image est amplifié de manière spectaculaire et miraculeuse dans le récit du Pseudo-Constantin
( Ce titre désigne, ici et plus loin, un récit que les manuscrits attribuent à l’empereur Constantin VII, mais probablement commandité seulement par lui. Il raconte les destinées de l’image non faite de main d’homme depuis son envoi à Abgar jusqu’à son transfert à Constantinople en 944. Il mélange, sans toujours prendre parti, les légendes traditionnelles et les données fournies par l’homélie de Grégoire le Référendaire (voir plus loin).

Cet exemple montre la tendance fréquente dans les anciens témoignages à développer un merveilleux éclatant. Cela rend difficile parfois pour le lecteur moderne de discerner le fait réel à la racine de ces excroissances.

Un autre document confirme la présence à Edesse d’une image non faite de main d’homme. Une hymne liturgique en langue syriaque décrit les splendeurs de l’église cathédrale de la ville. Elle vante l’éclat du marbre, « semblable à l’image qui-non par-mains ». Elle reprend l’expression du livre de Daniel 2, 34 (rédigé dans cette partie en araméen, langue ancêtre du syriaque) à propos d’une pierre qui n’a pas été mise en mouvement par une main humaine. Elle ne dit rien de son origine, suffisamment connue par ailleurs. La date de cette hymne ne peut être fixée avec une précision absolue. Le début mentionne les constructeurs. Il s’agit d’une reconstruction après une inondation catastrophique en 525 (cf. HA, pp. 99-101).

Ce double témoignage d’Evagre et de l’hymne, daté approximativement de l’an 600, est à l’origine d’une série de textes grecs mentionnant l’image merveilleuse d’Edesse, envoyée à Abgar. Cette dernière donnée ne doit pas être prise d’emblée comme valable. Mais la présence à Edesse régulièrement indiquée élimine l’hypothèse, faite par quelques auteurs, d’allées et venues entre Constantinople et Edesse pour y cacher l’image mise en péril par la persécution iconoclaste. Aucun texte ne parle de cela. C’est une déduction hasardeuse tirée d’un fait bien avéré. Il y eut à Constantinople des monnaies, frappées par Justinien II (685-695) et d’autres empereurs, qui présentaient un visage du Christ imitant l’empreinte visible sur l’actuel Linceul. Mais cette ressemblance peut s’expliquer par l’envoi à Edesse d’observateurs qui rapporteraient leurs constatations. De même, au temps de Justinien Ier (527-565), en vue de réaliser une croix à Constantinople, des experts allèrent à Jérusalem pour y mesurer la taille du Christ, marquée sur un monument.
( L’information se trouve dans un ouvrage anonyme sur Les antiquités de Constantinople, Patrologie grecque (PG) 122, 1305 C.).

En l’an 944 eut lieu le transfert à Constantinople de l’image conservée jusque là à Edesse. Le siège de cette ville par les armées byzantines avait été levé en échange de la relique prestigieuse, que les empereurs souhaitaient posséder dans la capitale pour sa protection. Les événements sont racontés par de nombreuses chroniques grecques, syriaques ou arabes. Il n’y a aucun doute. Récemment a été signalée une homélie prononcée par Grégoire le Référendaire à Constantinople, le 16 août 944. Ce jour-là une procession solennelle avait parcouru la ville avec l’image pour l’introduire dans le sanctuaire impérial du Boucoléon (MNTV 3, pp. 29-32).

Cette nouvelle source historique apporte des compléments et des rectifications à ce que l’on croyait savoir de l’image. Celle-ci porte des traces de sang. Elle a servi, dit l’orateur, à essuyer la sueur de sang émise par le Christ pendant l’agonie de Gethsémani. Ce n’est donc pas l’empreinte du visage humecté d’eau dont parlait la légende d’Abgar. En outre, le linge montre le côté avec le sang et l’eau (cf. Jn 19, 34). Il est donc plus grand qu’un simple portrait du visage.

L’identification de l’image d’Edesse avec l’actuel Linceul de Turin résulte d’un ensemble de particularités dispersées à travers différents documents. Il est opportun de les grouper ici. Image sanglante montrant le visage et le côté avec le sang et l’eau. Image difficile à discerner au premier coup d’oeil. Image réalisée sans couleurs de peinture. Linge de grande dimension. Linge non identifié immédiatement comme drap mortuaire lors de son arrivée à Constantinople. Cette donnée négative est en contraste avec le fait que les chroniques signalent souvent l’apport à Constantinople d’une relique. Mais dans les XIe et XIIe siècles le Linceul ou les linges sépulcraux, dont l’arrivée a été passée sous silence par les chroniqueurs, sont toujours présents dans les énumérations des reliques vénérées dans les sanctuaires visités par les pèlerins. Simultanément les légendes relatives à Abgar se modifient et parlent de l’empreinte du corps entier et non plus du seul visage. Les peintures montrent non plus la mise au tombeau d’un corps emmaillotté comme une momie, mais l’onction d’un corps nu étendu sur un grand drap.

Avec une unanimité remarquable les pèlerins relatent au sanctuaire du palais impérial du Boucoléon la présence des linges de la passion du Christ. Les termes sont variés : les linceuls sépulcraux et le soudarion, les linges et le sudarium de sa sépulture, une partie des linges dont ils enveloppèrent le crucifié, des bandes avec le sudarium et le sang du Christ, etc. (cf. HA, pp. 52-55). Une exception notable est celle de Robert de Clari, un petit chevalier picard, qui a raconté la quatrième croisade. Il place aux Blachernes, dans la partie nord de la capitale « le sydoine où Notre Sire fut enveloppé… qui chaque vendredi se dressait tout droit, si bien qu’on y pouvait bien voir le figure de Notre Seigneur ». Ce ne pouvait être un simple voile liturgique voulant évoquer le linceul. Car sa disparition lors de la prise et du pillage de Constantinople en 1204 suscita un grand émoi. Nul ne sut, Grec ou Français, ce qu’il devint alors. On ne se serait pas inquiété de la perte d’un objet banal. Ce devait être une relique insigne, présentée solennellement chaque vendredi (HA, pp. 33-36).

Or, Robert de Clari s’est préoccupé d’être bien complet dans sa relation sur les reliques du Boucoléon. Et cela confirme la valeur de son témoignage isolé sur le sydoine des Blachernes. Après coup il a rajouté à la liste des reliques ce qu’il avait d’abord oublié de dire. Il y avait aussi deux riches « vaisseaux » (vases, récipients) pendus par des chaînes d’argent, et contenant une tuile et une toile. C’était l’illustration d’une forme particulière de la légende d’Abgar, le roi d’Edesse à qui Jésus avait envoyé son image. Au cours de leur voyage de retour à Edesse, les envoyés du roi s’étaient arrêtés pour une nuit près d’un four servant à cuire des tuiles ou des briques en argile. Ils avaient dissimulé la précieuse image sous une tuile, et l’empreinte du visage s’était reproduite spontanément sur la couverture protectrice. Ultérieurement, dans les églises byzantines, on représenta le visage du Christ ou Mandylion avec le kéramidion (objet d’argile) lui faisant face. Mais Robert de Clari a entendu une autre explication. Un habitant charitable de Constantinople réparait bénévolement la maison d’une pauvre veuve. Au cours de son travail, le Christ lui apparut et lui donna son image, empreinte sur un linge. Le cadeau fut caché sous une tuile jusqu’à l’achèvement de la t’che et fut récupéré avec sa réplique sur la tuile. Cette variante de la légende d’Abgar montre que Robert de Clari n’a pas été négligent, qu’il mérite d’être cru quand il rapporte ce qu’il a vu aux Blachernes. D’autres listes des reliques du Boucoléon mentionnent aussi les kéramidia notés consciencieusement par le croisé (HA, p. 51).

On peut donc suivre avec certitude le Linceul depuis l’an 600 environ à Edesse jusqu’à Constantinople en 1204. Ici se place une coupure provoquée par la disparition de l’objet à la prise de Constantinople. Il en sera question plus loin dans un paragraphe consacré à ce qui reste douteux ou seulement probable.

De Constantinople à Lirey

Une autre séquence assurée conduit de la présence du Linceul à Constantinople en 1240, en la possession de l’empereur latin Baudouin, jusqu’au don qu’en fit le roi de France Philippe VI à Geoffroy de Charny pour la collégiale de Lirey.

Il est bon d’avertir que dans cette séquence un document particulier n’a pas nécessairement par lui-même une valeur probante. C’est l’ensemble de la documentation avec les correspondances d’un texte à l’autre qui peut fournir la certitude. Ainsi la lettre officielle par laquelle Baudouin fait don à saint Louis de nombreuses reliques ne peut assurer que la « sanctam t?llam » mentionnée était bien l’authentique Linceul et non pas une relique fictive, inventée pour consoler la population de Constantinople de la perte d’un trésor. Le nombre des reliques énumérées engagerait plutôt au scepticisme. La remarque vaudrait pour d’autres textes.

Donc, après que la couronne d’épines ait été reçue à Paris avec une grande solennité en 1239, l’empereur latin désargenté, Baudouin, céda à son cousin Louis IX une grande quantité d’autres reliques. Elles avaient été engagées comme caution de prêts importants. Le roi de France dédommagea les prêteurs et reçut les reliques. Parmi elles figure « sanctam toillam tabule insertam » (« une sainte toile insérée sur une planche » ou « insérée dans un étui » ?). Par son prestige, la couronne d’épines éclipsait toutes les autres reliques. Le document officiel n’attribue aucune valeur spéciale à cette sainte toile, parmi d’autres reliques de la Passion, ou de la Vierge et de plusieurs saints.

Mais un récit, attribué à Gérard de Saint-Quentin, attire l’attention sur ce que la lettre de Baudouin ne laissait pas soupçonner. ( Je remercie Melle Hilda Leynen, d’Anvers, qui m’a signalé ce récit. Une édition s’en trouve dans Journal des savants, mai 1878, pp. 292-309, reprise dans Exuviæ constantinopolitanæ, t.III, pp. 102-112 (ce t.III est la continuation par F. de Mély de l’ouvrage du même titre dû à P. Riant, 1877-1878).)

Il raconte comment toutes les reliques cédées en plus de la couronne d’épines sont arrivées de Constantinople, apportées les unes par un chevalier Gui, les autres par des frères mineurs (franciscains). Dans le premier lot se trouvait « tabula quedam quam, cum deponeretur Dominus de cruce, ejus facies tetigit » (« une planche que toucha le visage du Seigneur, quand on le déposait de la croix »). L’expression est curieuse. On comprenait sans trop de peine, d’après le souvenir de la légende d’Abgar, que le contact du visage avait laissé une trace sur l’objet touché. Et cette trace est attribuée non pas à la sainte toile, mais à la planche sur laquelle elle était fixée. Le support est comme privilégié par rapport à la sainte toile. Et cela va se continuer. Dans une hymne célébrant sans omission les reliques vénérées dans la Sainte Chapelle, on nomme la « tabula » et non la « toilla ». Il y aurait eu probablement d’autres moyens de faire rimer la « virgula » de Moyse (son b’ton opérateur de prodiges).

Le trésor royal possédait donc dans la Sainte Chapelle différentes reliques. Mais toute la ferveur allait à la couronne d’épines et saint Louis en dispersa largement les épines par des dons à des églises ou des individus. Ultérieurement le roi Philippe VI de Valois donna « le Saint Suaire » à Geoffroy de Charny, un chevalier renommé pour sa valeur militaire et sa droiture. Ce don est affirmé par une notice des chanoines de Lirey, datant de 1525 ou peu après.

( Sur cette notice « Pour savoir », consulter MNTV 8, pp. 6 et 7, n. 2 et 3. Melle Leynen en prépare une édition complète. ) .

Il manque un document positif analogue pour toutes les autres voies par lesquelles on a tenté de préciser comment Geoffroy était entré en possession du Linceul. Les Templiers, Besançon, la croisade du Dauphin en 1346 ont été conjecturés sur des coïncidences insuffisantes et non sur le témoignage d’un texte précis.

La notice des chanoines « Pour savoir la vérité » est un document tardif, déparé par plusieurs erreurs minimes et une grosse erreur : l’attribution du voeu de construire une chapelle dans son village de Lirey à une captivité de Geoffroy à Calais en 1350. Les chanoines ne connaissaient pas une première captivité en 1342 dans la Bretagne continentale. Une fois cette première captivité retrouvée dans des chroniques anglaises contemporaines du fait, la notice des chanoines recouvrait une bonne part de crédibilité et ses données sur les reliques de la chapelle se recoupaient avec celles d’autres documents (MNTV 8, pp. 12-14).

Le comportement de saint Louis à l’égard des épines de la couronne et celui de Charles V (1364-1380), petit-fils de Philippe VI, montrent que le roi de France se considérait comme le possesseur du trésor de la Sainte Chapelle et qu’il y prélevait librement des fragments pour en gratifier proches ou amis.

Mais le don du Linceul nous paraît tellement important qu’il ne pouvait passer inaperçu. La perspective était autre en France à l’époque. C’est à Constantinople qu’on avait remarqué la trace d’un contact avec le visage du Christ, et sur la « tabula quedam », qui semble ultérieurement avoir attiré l’attention. Il n’y a aucun vestige d’un intérêt en France pour l’image du Linceul avant les expositions de Lirey. La couronne d’épines, le bois de la croix suscitaient toute l’ardeur de la dévotion. La dualité de la « sancta toilla tabule inserta » pouvait dissimuler un retrait qui nous est incroyable aujourd’hui. Le contenu était enlevé et le contenant vide restait visible.

Il y a justement un indice de cet état de fait. On a conservé à Florence un reliquaire portatif groupant des parcelles infimes de toutes les reliques de la sainte châsse.
(B. JESTAZ, (« Le reliquaire de Charles V perdu par Charles VIII à Fornoue », Bulletin monumental 147 (1989), pp. 7-10. L’article traite directement d’un reliquaire très semblable à celui de Louis d’Anjou, servant de point de comparaison. L’inscription du reliquaire de Charles V dit explicitement que le roi a pris les reliques « de sa propre main ». Une mention analogue se trouve dans une lettre du même roi à son frère Jean; P. RIANT, Exuviæ sacræ, t. II, p. 164. Dans le reliquaire de Louis d’Anjou il est dit simplement : « des reliques prises par lui (le roi) en la sainte chapelle ». H.R. HAHNLOSER, Il tesoro di san Marco, t. II, pp. 173-174, Firenze, 1971.)

Il était de très petite dimension (environ 8 cm de côté), pour pouvoir être porté continuellement sur soi par le possesseur. Le roi Charles V avait fait exécuter ce joyau contenant divers fragments pour en faire don à son frère Louis, duc d’Anjou. A l’intérieur de l’objet se trouve une liste des reliques, correspondant à l’énumération de la liste de Baudouin pour le don à saint Louis. Et un dessin représente également les objets : lance, fouets, etc. On peut dont lire : » DU TABLEL »; le mot est dérivé de « tabula ». Il peut désigner une planche, une tablette portative pour écrire et aussi un coffre ou armoire.( C. DU CANGE, Glossarium mediæ et infimæ latinitatis, édition Henschel, 1840-1850, t.7, p. 311, Glossaire français : « Tablel… « 3. petite armoire, coffre ».)

Le dessin montre une boite dont le couvercle est relevé; elle apparaît vide. Le « tablel » pouvait rester à sa place dans la châsse sainte. La disparition du Linceul pouvait ne pas frapper un observateur superficiel. Le reliquaire portatif contenait des fragments de linges divers. Il aurait été plus normal de prélever un fil du Linceul plutôt qu’un petit éclat du « tablel ».

Un inventaire de la sainte châsse en 1534 ne parle pas de la « sainte toile » énumérée dans l’acte de donation de Baudouin, mais de « la sainte trelle insérée à la table » (MNTV 8, p.13, n.22 et 32). « Après plusieurs difficultés a esté finallement trouvée en un grand reliquaire et tableau garny d’argent surdoré, où il y a apparence d’une effigie, ladite trelle comme consommée contre ledit tableau, autour, environ et dans ladite effigie ». Cette notice un peu énigmatique peut être comparée à la présence du « tablel » (et non d’un fragment de linge) dans le reliquaire collectif de Louis d’Anjou; comparée encore à la mention de « tabula quedam » touchée par la face du Christ dans le récit de Gérard de Saint-Quentin sur le transport des reliques de Constantinople à Paris; comparée enfin à l’information donnée par le Pseudo-Constantin : l’image d’Edesse avait été appliquée sur une planche et ornée d’un or « qui appara »t aujourd’hui », c’est-à-dire après son transfert à Constantinople. ( Dans PG 121, 348 B; et Dobschütz, p. 59**, ligne 21.).

Si l’on s’étonne que la donation de Baudouin ne précise pas que la sainte toile portait une image du Seigneur, on peut rappeler qu’une description de Constantinople, datée entre 1075 et 1099 environ, rapporte que l’image du visage du Christ envoyée au roi d’Edesse a été exposée librement à Constantinople pendant un certain temps, puis à la suite d’un tremblement de terre continuel et d’une vision divine elle a été renfermée dans un vase d’or et plus personne, même l’empereur, ne pouvait la voir.
( Dans une description de Constantinople, due à un visiteur latin, vers la fin du XIIe siècle, publiée par la Revue des Etudes Byzantines, t.53 (1995), voir pp. 120-121 et 137.)

On pouvait donc négliger ou même oublier la présence de l’image et vénérer la relique tout comme d’autres vêtements ou étoffes ayant touché le Sauveur. Ce miracle est autrement inconnu, remarque l’auteur de l’article. Mais la notice peut nous éclairer sur une mentalité différente de la nôtre aujourd’hui.

En résumé, il y a une série de textes allant de l’an 600 à 1204, d’une présence à Edesse à la quatrième croisade et Constantinople; et une autre série partant de Constantinople pour aboutir au don du Linceul à Geoffroy de Charny par le roi de France, après quoi divers indices montrent l’absence de la relique dans la Sainte Chapelle. Les textes s’éclairent et se corroborent mutuellement, bien que chacun pris à part soit obscur ou de valeur douteuse.

Questions incertaines

Robert de Clari a rapporté qu’à la prise de Constantinople par les croisés (1204) nul ne sut, ni français, ni grec, ce que devint le Linceul, précédemment exposé aux Blachernes (HA p.36). En 1239 il était en la possession de Baudouin, empereur latin, qui l’envoya à saint Louis (plus haut). Que s’est-il passé entre ces deux dates ?

Au congrès national de Bologne en 1981, Pasquale Rinaldi (ne pas confondre avec Peter Rinaldi +1993) fit connaitre une lettre envoyée le 1er août 1205 au pape Innocent III par Théodore Ange, membre de la famille impériale des Comnène, dépossédée par les croisés latins. ( « Un documento probante sulla localizzazione in Atene della Santa Sindone… », dans les Actes du Congrès, La Sindone. Scienza e fede, 1983, pp. 109-113.)

Il abandonnait aux pillards de Venise et de France les trésors d’or et d’argent. Mais il réclamait la restitution des reliques et spécialement de la plus sacrée, le Linceul dans lequel le Christ avait été enveloppé. On savait qu’il était à Athènes. L’autorité du pape (de « Pierre ») devait obtenir le retour.

Ce document suggérait l’hypothèse que le duc latin d’Athènes, Othon de la Roche, avait envoyé le Linceul à son père, qui l’aurait remis à l’archevêque de Besançon.

Que s’est-il passé exactement de 1204 à 1239, quand les reliques du Boucoléon, y compris le Linceul (« la sainte toile ») se sont trouvées aux mains de Baudouin ? Le duc d’Athènes a-t-il été obligé de restituer sa prise, soit par intervention du pape, soit en vertu des conventions antécédentes entre croisés sur la répartition des reliques ? ou bien n’y avait-il qu’une fausse rumeur, analogue à celle de la disparition complète, rapportée par Robert de Clari ? Ou bien dans les derniers jours du siège de la capitale, le Linceul ramené des Blachernes a-t-il été mis à l’abri du pillage prévisible ? Il est inutile d’en discuter présentement.

Une autre question obscure est celle de l’arrivée à Edesse du Linceul portant l’image du Christ. On ne peut pas faire confiance aux différentes variantes de la Doctrine d’Addaï : L’image du Christ a été réalisée de son vivant et ne comporte que le visage. Elle a été apportée aussitôt à Abgar (HA pp.101-119). L’historien Eusèbe de Césarée (+ vers 340) connait la correspondance entre Jésus et Abgar, mais ne parle pas de l’image. De même la pèlerine Egérie, qui visite Edesse en 384, et l’historien Procope de Césarée, qui écrit peu après le siège d’Edesse par Chosroès en 544 (HA pp. 95-109). Le Pseudo-Constantin, dans son récit sur l’image d’Edesse, tient pour vrai qu’elle est arrivée en possession d’Abgar, qui l’a reçue avec honneur, mais qu’elle a été ensuite cachée en temps de persécution, oubliée, puis redécouverte lors du siège de 544. Peut-être y a-t-il quelque élément de vérité dans ces données. Une arrivée ancienne à Edesse me paraît bien probable. Un passage par Rome, où le Linceul aurait inspiré le labarum de Constantin, puis la venue à Constantinople, d’où il aurait été envoyé à Edesse, manque d’attestation solide. ( W. K. MÜLLER, Festliche Begegnungen (Rencontres festives. Les amis du Linceul de Turin pendant deux millénaires), P. Lang, 1989, 2 volumes. En passant W.K. Müller déclare que Louis IX et sa mère, Blanche de Castille, ont fait des pèlerinages annuels à Cadouin (pp. 149, 513, 648). On y conservait un linceul ne portant aucune image, où l’on a découvert en 1935 que sur le côté des caractères arabes médiévaux étaient inscrits. Le roi ne se douta pas qu’il avait bien mieux dans sa sainte châsse. Les affirmations de W.K. Müller sont souvent sujettes à caution. Je n’ai retrouvé qu’une mention pas très assurée de ces pèlerinages : « On dit (dicitur) que Louis IX est venu à Cadouin en 1269 », donc longtemps après la mort de Blanche (Gallia christiana, t.II, col. 1538).)

Je n’entre pas ici dans la discussion.

Post-scriptum

Il existe un numéro de la revue SCIENCES ET AVENIR daté de janvier 1996. Il annonce en couverture des polémiques sur le Linceul de Turin. Il contient un dossier qui va de p.78 à p.87. Cela peut fournir une bonne initiation élémentaire au point de vue scientifique. Les pages 80-81 consacrées à l’histoire sont pleines d’inexactitudes et d’erreurs. P.81, col. 4, le texte cite le Père dominicain Dubarle et son hypothèse que le Linceul a passé par saint Louis. Il objecte aussitôt que le texte relatant le don de l’empereur Baudouin à saint Louis ne fait mention que d’un morceau du saint suaire. En réalité il est dit « une partie du suaire », ce qui n’équivaut pas à « une partie du saint suaire » selon l’usage qui a prévalu dans le français, mais non dans les autres langues. Et la lettre de Baudouin mentionne également « une sainte toile insérée sur une planche ». C’est sur ces mots que je fondais mon affirmation du passage par saint Louis; sur ces mots et sur d’autres textes indiqués plus haut. Pour moi il s’agit non plus d’une hypothèse encore incertaine et ayant besoin d’une confirmation plus décisive, mais d’une certitude. Il faudrait lui opposer des objections plus sérieuses que celle dont se sert l’article de SCIENCES ET AVENIR.