Pièces de monnaie sur les yeux du supplicié

 

Les pièces de Monnaie sur les yeux de l’Homme du Linceul

(Extrait de l’article paru dans le Cahier MNTV n° 44 en juin 2011)

 par Pierre de Riedmatten

 

1-    Mise en évidence de traces sur les yeux

En 1976, les américains J. Jackson et E. Jumper (physiciens), ainsi que B. Mottern (spécialiste du traitement d’image) furent intrigués par la présence de « renflements » au niveau des yeux. Après avoir procédé à un examen attentif des photos du relief du Visage, ils signalèrent la présence de « configurations semblables à des boutons… posés sur les paupières », qui pouvaient s’apparenter à « quelque type de monnaie » déposée sur les yeux fermés du défunt. J. Jackson s’appuyait déjà sur sa connaissance des coutumes d’ensevelissement chez les juifs de l’Antiquité[1]. Et il pensa que ces formes irrégulières étaient compatibles avec des leptons (en grec) ou prutah (en hébreu), ces piécettes de monnaie romaines de très faible valeur et d’usage quotidien en Palestine. Au 2° congrès international sur le Linceul (Turin – 1978), P. Ugolotti a précisé à son tour que, « sur les paupières supérieures, on remarque, bien en évidence, deux figures géométriques, circulaire à gauche, elliptique à droite, avec une épaisseur bien marquée ». Et G. Tamburelli a présenté, au même congrès, une image tridimensionnelle de haute définition, sur laquelle on observait des petits corps ronds, symétriques, en correspondance des orbites. lan Wilson (historien anglais) a remarqué, quelques mois plus tard[2], la bonne correspondance du diamètre de ces protubérances (15 mm) avec les monnaies de bronze émises en Palestine par les procurateurs romains.

 

2-    Découverte de la trace d’une pièce sur l’œil droit

Mis au courant de ces observations, le Père jésuite F. Filas (qui a mené la première et unique étude technique et historique rigoureuse[3]) découvrit sur des agrandissements, en août 1979, une sorte de dessin dans l’orbite droite, pour lequel il demanda l’aide de numismates américains. Il consulta alors le catalogue des pièces de monnaie de Ponce Pilate visibles au British Museum, ainsi qu’un vieux livre spécialisé sur les monnaies juives anciennes[4]. Il put ainsi mettre en évidence quatre lettres majuscules (en grec) : YCAI (fig. ci-contre) qui formaient un arc de cercle autour d’une houlette d’astrologue, terminée par une crosse, dite « lituus[5] ».

[Nota. Pour simplifier, on parlera de UCAI (au lieu de YCAI) dans la suite de cet exposé, comme dans la plupart des ouvrages.]

 

3-    Monnaies émises par Ponce Pilate

Les figures extraites du livre cité plus haut représentent trois leptons de Ponce Pilate, sur lesquels on voit les lettres TIBERIOU KAICAROS (« Tiberiou Kaisaros »), forme grecque de « [pièce] de Tiberius Caesar », ainsi que le bâton d’astrologue. Le lituus était un motif proéminent et courant, après l’an 29, sur les pièces émises par Ponce Pilate (procurateur romain en Judée, entre 26 et 36).

Sur la partie gauche du dessin de la figure ci-contre, la crosse est tournée vers la droite, comme sur la trace observée sur le Linceul.

Sur l’autre face de ces pièces (à droite de la figure), figurent des lauriers ainsi que la date de leur frappe. Pour les numismates, celle-ci est déterminée par les lettres, sachant que :

– la lettre L doit être interprétée comme une abréviation du mot ETOUS = « de l’année » ;

– I (i’, iota) est égal au chiffre 10 (dixième chiffre cardinal grec) ;

– et la troisième lettre donne l’année dans la décade : S est égal à six (il s’agit d’un ancien sigma, correspondant à l’actuel s’ = ex, exa, sixième chiffre cardinal grec) ; Z est égal à sept (z’= hpta, hepta, septième chiffre cardinal) ; et H est égal à huit (h’ = oktw, octo, huitième chiffre cardinal).

Ainsi : L. IS signifie « année 16 » du règne de Tibère ; L. IZ signifie « année 17 » ; et L. IH signifie « année 18 » du règne de Tibère. Cela correspond respectivement aux années 29, 30 et 31 ap. J.C, puisque Tibère a été proclamé empereur le 19 août de l’an 14 ap. J.C. Pour les romains, la 16° année de son règne commence théoriquement le 19 août 29, et se finit le 18 août 30 ; mais, selon notre mode de comptage à partir du 1° janvier, ces trois pièces auraient pu être frappées également en 30, 31 et 32 ap. JC.

Ce sont les trois seules années connues, semble-t-il, de la frappe de telles pièces.  Comme expliqué plus loin, elles ne furent plus jamais frappées après Ponce Pilate, ni en Palestine ni dans le reste du monde romain.

 

4-    Identification de la pièce sur l’œil droit

Face aux critiques (voir ci-dessous), le Père Filas fit confirmer (en 1981), par un laboratoire d’analyse électronique et numérique des peintures, qu’il y avait bien une forme tridimensionnelle sur chaque œil. Et que, sur l’œil droit, on distinguait bien les lettres UCAI et le bâton d’astrologue courbé à droite.

Il s’appuya également sur la photo du visage en taille réelle prise par V. Miller en 1978, agrandie dix-huit fois, où ces éléments sont bien visibles. Ainsi, la pièce dont on voit l’empreinte sur le Linceul ne pouvait dater que des années 29 à 31, voire 30 à 32, soit globalement 29 à 32. Or, avec ses lettres UCAI en haut à gauche, elle se rapprocherait davantage de la pièce émise la seizième année du règne de Tibère. Le Père Filas vérifia alors que la hauteur du bâton d’astrologue était bien la même, soit 11 à 12 mm, sur l’empreinte du Linceul et sur le catalogue de F. Madden.

Mais pourquoi ne trouvait-on que trois (voire quatre) lettres correctes sur les seize de l’inscription TIBERIOUKAICAPOC ? Et pourquoi le mot désignant César commençait-il par un C (CAI), au lieu d’un K (KAICAROS) ?

–      Pour le Père Filas, la pièce imprimée sur le tissu devait sans doute correspondre à une pièce de deuxième qualité, « plus rude et plus vulgaire », comme celle de la figure ci-dessus, avec sa bordure franchement tronquée à droite, tandis que les  autres pièces du catalogue des montraient des formes plus régulières et élégantes, avec un lituus également plus stylisé. Cette pièce plus grossière du catalogue, émise en 29 (ou 30) ne porte en outre qu’une inscription partielle, IOUKAICAPOC, au lieu de l’inscription TIBEPIOUKAICAPOC en entier.

–      Pour l’erreur de lettre, C au lieu de K (le kappa grec)  le Père Filas a d’abord pensé que la frappe avait été faite en tenant compte de la prononciation latine (Caesar), moins rude que la prononciation grecque (Kaisaros).

Il a rappelé également que les ouvrages modernes de numismatique soulignent que les pièces de Ponce Pilate sont, en général, de très mauvaise qualité technique, mal frappées, mal centrées, et que les lettres, pas toujours positionnées au même endroit, comportent des fautes d’orthographe (alors que les critiques estimaient impossible une telle  erreur).

 

Le Père Filas trouva alors, chez les numismates américains, plusieurs exemplaires des leptons (ou dileptons) de Ponce Pilate.

L’une de ces pièces (donnée en 1979), appelée « pièce n° 1 » dans sa monographie, correspondait au profil grossier du dessin ci-dessus, avec un bâton d’astrologue bien visible et une entaille à droite, comme ce qui est visible sur le Linceul. En septembre 1981, en faisant agrandir 25 fois la photo, en noir et blanc, de ce lepton, le Père Filas découvrit que cette pièce comprenait, comme l’empreinte du Linceul  (voir la comparaison sur la figure  de gauche ci-dessous) :

– la même longueur totale de la pièce, selon l’axe vertical (15 mm) ;

– la même longueur du bâton d’astrologue (un peu plus de 11 mm) ;

– la même forme tronquée (à droite), sur la même longueur (9 mm) ;

– uniquement les lettres IOUCAI, à la même position (dans le quart supérieur gauche) ;

– et surtout la même faute d’orthographe : un C à la place du K dans l’inscription désignant Tibère César (voir la flèche sur la figure de droite[6]).

 

 

 

 

 

 

 

Le Père Filas fut tellement surpris de trouver une preuve concrète que cette faute avait bien été faite dans le passé, qu’il estima nécessaire (en août 1981) de la faire confirmer par plusieurs photographes indépendants, et de compléter l’analyse numismatique très détaillée de cette pièce, qu’il avait commencée en août 1979 (dimensions, poids, matière, inscriptions,…), puis de consigner cette analyse sous serment, dans un texte notarié (déposé en juin 1982 à la First National Bank of Chicago).

Un peu plus tard, William Pettit, spécialiste de la recherche pour le Standard Catalog of World Coins (Wisconsin) examina plus attentivement encore, avec le père Filas, le verso de cette pièce n° 1 : grâce à un éclairage augmentant les contrastes, il y trouva les indications de date (comme expliqué plus haut), à savoir L. IS pour cette pièce, qui date ainsi de la 16° année du règne de Tibère.

 

Entretemps, en novembre 1981, le Père Filas découvrit d’autres pièces de Ponce Pilate, toujours chez les numismates de Chicago ; l’une d’entre elles, dite pièce n° 2, qui avait un lituus mal formé et une zone tronquée à gauche (figure ci-contre), présentait cette même faute d’orthographe du C au lieu du K, mais, cette fois, dans le mot plus complet CAICAROS.

 

Beaucoup plus tard (septembre 1992), une troisième pièce de Ponce Pilate a été retrouvée en Italie, avec encore la même erreur d’orthographe, un C à la place du K, erreur donc rare et totalement inconnue jusqu’à ces trois découvertes ; cette nouvelle pièce provient d’ailleurs, selon P. Baima Bollone[7], de la même frappe que celle du dessin ci-dessus et que la pièce réelle n° 1, car le revers indique également L. IS, c’est-à-dire la 16° année du règne de Tibère (29 ou 30  ap. J.C.)

 

Il s’ensuit donc que la pièce dont l’empreinte est visible sur l’œil droit a également été frappée en l’an 29 (ou 30) ap. J.C. Cela permet de préciser que le Crucifié du Linceul est mort à une date très proche de cette année là. Or, selon les exégètes, le Christ, né entre 4 et 6 av. J.C.[8], a été crucifié probablement en l’an 30 (voir ci-dessous).

 

5-    Période du ministère du Christ

L’évangile de saint Luc précise que le Christ commença sa mission (baptême par Jean Baptiste dans le Jourdain) «  la quinzième année du  gouvernement de Tibère César, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée » (Lc, 3, 1). Selon la manière de compter des Romains, expliquée plus haut, cette quinzième année a donc commencé le 19 août de l’an 28 ; mais si, comme le pensent, la plupart des exégètes, saint Luc a plutôt suivi le calendrier syrien qui fait durer l’année du 1° octobre au 30 septembre, la 15° année du règne de Tibère aurait commencé en octobre 27. Le ministère du Christ aurait donc commencé en 27 ou au plus tard au tout début de l’année 28.

Selon les évangiles, la sentence de mort et son exécution ont eu lieu la veille du sabbat, donc un vendredi, qui était en outre, cette année-là, « le jour de la préparation de la Pâque » (Jn, 19, 31) ;  la Pâque juive étant toujours célébrée le 15 Nisan, la crucifixion a donc eu lieu un vendredi 14 Nisan, lequel n’est tombé ainsi que pour les années 27, 30 et 33 (de notre calendrier). Etant donné que le ministère du Christ a duré plus de deux ans et moins de trois ans, la date la plus probable de sa crucifixion serait donc le 14 Nisan de l’an 30, pendant la 16° (ou la 17°) année du règne de Tibère.

 

6-    Mises en doute

Un grand scepticisme a d’abord accueilli la découverte du Père Filas, au point qu’en 1981 il a dû quitter la salle où il la présentait. Certains sceptiques, niant l’existence de tout dessin intelligible, l’accusaient d’avoir été l’objet de sa propre imagination ou d’avoir « recherché l’illusion » de pièces de monnaie. De nombreuses questions se posaient en effet. Et le Père Filas est mort (en 1985) sans avoir identifié la deuxième pièce. Cependant, la plupart des questions posées alors ont eu, au cours des années suivantes (comme déjà montré plus haut pour certains aspects), des réponses confirmant de manière étonnante ses premières affirmations quant à l’essentiel, c’est-à-dire la datation du Linceul de Turin par les pièces de monnaie.

Mais, malgré ses nombreuses interventions très détaillées, des critiques parfois mal fondées continuèrent, répétées et amplifiées par les médias, « toujours avec la même tactique : distorsion, suppression des preuves, ou caricature des arguments » (Père Filas, 1982).

Les agrandissements montraient pourtant la parfaite correspondance statique, à moins d’un millimètre près, de la pièce réelle n° 1 ci-dessus avec l’image visible sur l’œil droit de l’Homme du Linceul : les empreintes des quatre lettres grecques (UCAI), le bâton d’astrologue et la ligne de démarcation verticale, à gauche de ce bâton, coïncidaient parfaitement avec les mêmes éléments de la pièce de Ponce Pilate.

Cette correspondance a été mise également en évidence (en 1982) par le Dr. Alan Wangher[9], grâce à sa technique dynamique de superposition d’images polarisées par des filtres, à diverses fréquences optiques. Il en a conclu que la pièce utilisée pour couvrir l’œil droit de l’Homme du Linceul et la pièce n° 1 « ont été frappées par la même matrice ».

7-    Probabilités d’inscriptions dues au hasard

Le Père Filas a montré que la succession des quatre lettres UCAI ne peut être due à des effets particuliers des fibres du tissu, car la probabilité de trouver cet ordre au hasard dans l’alphabet grec – de 24, voire 26 lettres anciennement – à cet endroit précis de la surface totale du Linceul, dans cet ordre spécifique, et avec cette orientation angulaire, est infinitésimale (une chance sur 3×1036). Et la probabilité cumulée que ces lettres et le lituus soient dus au hasard[10] « défie l’imagination » (une chance sur 6×1042). Ces quatre lettres (ayant le même ordre, la même position et la même orientation), le lituus avec la crosse tournée à droite et le bord tronqué sont donc six éléments permettant d’identifier l’empreinte visible sur l’œil droit de l’Homme du Suaire comme très proche du dessin  ci-dessus et  de la pièce réelle n° 1.

 

8-    Identification de la pièce sur l’œil gauche

En attendant d’avoir plus de preuves sur l’hypothèse générale, les sceptiques craignaient, en 1981, que l’étude du Père Filas ne « porte préjudice aux bons arguments en faveur du Suaire ». Pour l’œil gauche, ils lui reprochaient de n’avoir rien pu dire sur l’empreinte de la protubérance visible sur le tissu. A l’époque, l’agrandissement de cette protubérance ne montrait, en effet, qu’un « dessin vague et incomplet, tellement vague, a dit lui-même le Père Filas, qu’il ne semblait guère suffisant pour identifier une pièce parmi les dizaines de milliers connues ». Toutefois, le contour très clair mis en évidence par l’analyse picturale électronique et numérique (laboratoire d’Overland Park au Kansas), qui suggérait également une pièce de monnaie, et l’empreinte d’une pièce émise par Ponce Pilate sur l’œil droit, permettaient de rétrécir le champ de l’enquête, en recherchant une autre pièce de Pilate, mais d’un style différent.

Le Père Filas pensa alors à une pièce émise, uniquement en l’an 29 (ou 30), en l’honneur de Julia, la mère de l’empereur Tibère. En effet, les pièces existantes dites de Julia comportaient des lettres ; ainsi que des gerbes de blé ou d’orge, dont le dessin semblait se rapprocher de l’empreinte visible sur l’œil gauche, comme le montra alors le Dr. Wangher, grâce à sa méthode de superposition d’images polarisées. Celui-ci crut voir une partie de chacune des lettres A, R, O (de Kaisaros) autour d’un épi de blé, comme sur la pièce de la figure ci-contre. Avec le Père Filas, ils en conclurent (en 1982) qu’aucune preuve ne semblait contredire la supposition d’une pièce de Julia, frappée en 29 (ou 30) apr. J.-C.

Mais il fallut attendre les années 1995 pour que P. Baima Bollone mette bien en évidence les caractéristiques de cette empreinte de pièce, au-dessus de l’arcade sourcilière gauche. Après avoir examiné toutes les pièces de l’époque de Ponce Pilate existant en Italie, chez les antiquaires et chez les numismates, ils découvrirent, à la mi-1996, une pièce de ce type, comprenant :

– sur une face (correspondant à celle de l’empreinte visible sur le Linceul), une gerbe au centre, les lettres AROC à droite, et la date L. IS à gauche ;

– sur l’autre face, une coupe rituelle, dite « simpulum », servant à verser le vin sur les autels sacrificiels, entourée des lettres TIBERIOU KAICAROS;

Ce lepton « simpulum », comme la pièce dont l’empreinte est visible sur le Linceul, daterait donc également de la 16° année du règne de Tibère (29 ou 30 ap. JC).

 

9-    Caractéristiques des empreintes

Aucune des deux empreintes visibles sur le tissu ne présente la moindre trace de pigments, ce qui ne va pas dans le sens d’images réalisées par un faussaire du Moyen Age, dont l’intérêt n’aurait surement pas été de les rendre invisibles à l’œil nu.

Les sceptiques se sont étonnés de ce que, pour l’œil droit, les empreintes visibles sur les photos du Linceul prises en 1978 ne soient pas aussi claires que celles prises par Enrie en 1931, affirmant même qu’il n’y avait pas de traces de pièces sur les photos de 1978.

Dans sa monographie (1980-1982), le Père Filas a rappelé que, depuis Secondo Pia et G. Enrie, les agrandissements réalisés, notamment en 1978 par Judica-Cordiglia et Vernon Miller, permettaient de distinguer nettement le bâton d’astrologue (lituus) et tout ou partie des fameuses quatre lettres UCAI. Le Père Filas a cependant rappelé que, comme pour l’ensemble du tissu, il faut être à une bonne distance (entre 2 et 3 mètres) pour distinguer les détails et les contrastes de l’image de l’Homme du Linceul. Il est donc normal que les photos prises de près soient moins nettes, même si on en augmente les contrastes, que les photos prises de loin (sur lesquelles il avait d’abord travaillé).

Et le Dr. A. Wangher a dûment vérifié, à l’aide de ses images polarisées, la parfaite correspondance entre les photos prises en 1931 et celle prise par Vernon Miller en 1978.

 

10-  Coutumes d’ensevelissement des juifs

Bien que des pièces aient été retrouvées, assez fréquemment, dans des tombes antiques du monde gréco-romain, certains critiques ont également avancé que mettre des pièces sur les yeux du défunt n’était pas un usage courant chez les juifs.

Sur un plan pratique, il pouvait être décent d’empêcher que les paupières restent ouvertes au moment de la rigidité cadavérique.

Sur le plan religieux, plusieurs hypothèses ont été émises :

– selon le livre ancien (trouvé par J. Jackson) déjà cité sur les rites d’ensevelissement, le mort ne devait pas voir le chemin par lequel on l’emmenait à sa dernière demeure ;

– selon une autre interprétation, le défunt devait avoir de quoi payer son passage pour traverser le fleuve des enfers, le Styx ;

– pour d’autres encore, il fallait couvrir les yeux du mort, uniquement pour un ensevelissement le jour du Sabbat. Cette dernière hypothèse serait peut-être plus cohérente avec la mort du Christ juste avant le Sabbat et avec l’absence d’un rite permanent.

 

En tous cas, des pièces de monnaie ont été retrouvées dans des tombes juives :

– à Jéricho, en 1979, deux monnaies au fond des orbites d’un crâne remontant à Agrippa (empereur de 40 à 45 ap. JC) ;

– à Jérusalem, en 1990, une pièce datant des années 41 – 43, dans un des crânes de la tombe du grand-prêtre Caïphe ;

– dans une localité proche de la Mer Morte, un squelette avec des monnaies dans les orbites, datant d’Hadrien (empereur de 117 à 138) ;

– ou encore à Ein Boquen (désert de Judée), dans un crâne également du II° s.

Par ailleurs, il n’est pas étonnant d’avoir retrouvé peu de pièces ; en effet, chez les juifs, les restes du défunt étaient retirés un an après l’ensevelissement,  et l’on remettait uniquement les ossements dans de petits ossuaires, à l’exclusion de tout autre reste ou morceau de tissu. En raison du respect dû aux morts, les nombreux petits ossuaires exhumés et conservés au musée de Jérusalem sont donc vides.

 

11-  Particularité des monnaies de Ponce Pilate

Les évangiles font mention de ces leptons, les plus petites pièces mises en circulation[11].

Au contraire des monnaies romaines, qui étaient utilisées couramment par les juifs dans les périodes antérieures, les pièces de Ponce Pilate montraient des signes évidents de paganisme, comme le bâton d’astrologue (lituus) et la coupe sacrificielle (simpulum), en tant que symboles de son autorité indépendante en Palestine. Il avait imposé ces signes, semble-t-il, afin d’offenser et d’humilier dans leur vie quotidienne les juifs et leur religion. Or, l’hostilité du peuple juif, captif, augmenta considérablement envers Rome, pendant et après le gouvernement de Ponce Pilate. C’est pourquoi les pièces ci-dessus ne furent plus jamais frappées après lui, ses successeurs ayant alors émis leur propre monnaie.

Comme l’histoire de ces petites monnaies n’est connue, semble-t-il, que depuis le début du XIX° s, cette particularité ne pouvait en aucune manière être connue au Moyen Age : un éventuel faussaire n’aurait donc pas pu « peindre » de telles pièces de monnaie, qui plus est en négatif.

 

12-  Formation des images

Mais le phénomène qui a provoqué ces images continue à poser problème.

Peut-il s’agir d’une sorte de « roussissure par rayonnement »[12] ? Ou bien de l’action du rayonnement solaire[13] ?

Et, même en admettant la théorie du Père J. B. Rinaudo[14], on ne voit pas comment ces protons auraient pu traverser la structure métallique des pièces de monnaie, pour reproduire sur le Linceul leur face extérieure aux yeux du supplicié (et a fortiori leur face intérieure). Le Père Rinaudo a d’ailleurs conduit une expérience négative sur cette hypothèse.

 

13-  Conclusions

Malgré la datation du Linceul faite par le C 14 en 1988, la présence incontestable des traces de ces pièces de monnaie (qui ne peuvent pas avoir été « peintes », de manière invisible à l’œil nu, par un éventuel faussaire du Moyen Age) est un élément supplémentaire pour dater le tissu au moins du I° s. Selon la seule étude rigoureuse menée sur cette question, par le  Père Filas, le tissu pourrait même dater de l’année de la mort du Christ, probablement en l’an 30, pendant que Ponce Pilate était préfet de la Palestine (de 26 à 36) ; c’est en effet le seul gouverneur à avoir émis de telles pièces, dont de très rares exemplaires présentent les mêmes caractéristiques, avec la même faute d’orthographe.

Force est de constater cependant qu’il n’y a, à ce jour, aucune explication satisfaisante pour la formation de ces images, qui ne présentent par ailleurs aucune trace de pigment.

Pierre de Riedmatten

 

 

 

 


[1] cf. « Croyances, rites et coutumes chez les juifs au moment de la mort », P. Bender, in Jewish Quarterly Review – 1895.

[2] cf.  « Le Suaire de Turin » – Ian Wilson – Albin Michel – 2° éd. 1984.

[3] cf. « La datation du Suaire de Turin à partir des monnaies de Ponce Pilate », par Francis L. Filas, professeur de théologie à l’Université Loyola de Chicago – 1980 et 1982.

[4] cf. « Histoire des Monnaies juives et des Monnaies dans l’Ancien et le Nouveau Testament » – F. Madden – 1864.

[5] Le lituus était un bâton terminé par une crosse qui servait pour les rites sacrés (notamment pour le bornage des temples) ; il serait à l’origine de la crosse des évêques et du mot « liturgie ».

[6] La photo de la « pièce n° 1 », prise avec un éclairage différent, est ici superposée sur l’image du Linceul.

[7] cf. P.  Baima Bollone : « 101 questions sur le Saint Suaire » –  Ed. Saint Augustin – 2001 – questions n° 84 et 85.

[8] Au VI° s, le moine Denys le Petit s’est trompé d’au moins 4 ans sur la date de la fondation de Rome ; Jésus de Nazareth serait donc né au plus tard entre 4 et 6 av. J. C. ; cf. notamment « Nouvelle Introduction à la Bible » – Wilfrid Harrington – éd. Seuil – 1970.

[9] médecin et chirurgien américain à Duke University, Durham, N.C, qui a fait plusieurs études sur le Linceul de Turin.

[10] cf. « Appendice mathématique » à l’article du Père Filas (1982).

[11] cf. l’offrande de la veuve pauvre (Mc, 12, 42 ; Lc, 21, 2).

[12] cf. « Dictionnaire du Linceul de Turin » – D. Raffard de Brienne – 1997.

[13] cf. « Apologie pour le suaire de Turin, par deux scientifiques non croyants  » – André Cherpillot et Serge Mouraviev – Ed. Myrmekia – 1998.

[14] selon qui la rupture des noyaux de deutérium du corps du supplicié aurait entraîné l’éjection vers le tissu de protons qui auraient formé l’image (par oxydation déshydratante).

 

A.M. DUBARLE, dominicain
On a voulu corroborer la datation médiévale du Linceul de Turin par le Carbone 14 de la manière suivante : « Il y a eu des historiens qui ont mis en doute le fait que le Linceul de Turin puisse être celui du Christ, parce que les documents historiques ne remontent pas au-delà du XIIIe siècle. L’argument n’était pas décisif, car tous les évé

retour le Linceul et l’histoire
nements ne sont pas enregistrés. Mais ne serait-ce pas une étrange co-incidence que, parmi toutes les dates théoriquement possibles, la datation au carbone 14 indique précisément celle où cessent les documents historiques certains ? » (cf note 1) Pour l’auteur donc un signe de vérité est plus plausible qu’un pur hasard.

A cette étrange co-incidence correspond un contrepoids de même nature: la découverte de documents historiques donnant une solidité nouvelle à un ensemble cohérent d’indices rassemblés à partir d’une multitude de sources diverses.

D’une part il était question d’une image non faite de main d’homme, portant le visage du Christ, que possédait la ville d’Édesse (Urfa, dans le sud-est de l’actuelle Turquie), au moins depuis l’été 544, et transférée solennellement à Constantinople en l’an 944. D’autre part des récits de pèlerins mentionnaient la présence à Constantinople de linges sépulcraux du Christ, sans que leur arrivée dans la capitale ait été signalée par les chroniqueurs. En même temps le remaniement d’anciennes traditions légendaires transformait une empreinte du seul visage du Christ en celle du corps entier.

L’historien Ian Wilson a fait la conjecture raisonnable que ces deux séries de témoignages historiques se rapportaient au même objet: l’image d’Édesse apportée à Constantinople y avait été examinée et reconnue comme un grand drap portant les marques du corps crucifié de Jésus. Mais il manquait encore le document historique faisant positivement l’identification de l’image d’Édesse et du Linceul. Au temps de la datation par le carbone 14, deux documents de ce genre ont été mis en lumière: est-ce une « étrange co-incidence » ? N’est-ce pas un signe de vérité plutôt qu’un pur hasard ?

Au moment où se préparait, puis s’exécutait la datation par le carbone 14, deux érudits distincts signalaient deux documents différents: l’un lisait pour la première fois une homélie prononcée lors de l’arrivée de l’image d’Édesse à Constantinople et rapportant qu’on y voit le côté avec l’eau et le sang. Le second attirait l’attention sur une miniature illustrant une chronique et montrant ladite image, non sur un linge de petite dimension, mais sur un très grand drap faisant de nombreux plis.Telles sont les nouvelles données historiques qu’il convient d’examiner en détail. En 944 – L’homélie de Grégoire le Référendaire (fonction à la cour de l’Empereur) était jusqu’ici simplement répertoriée dans les catalogues (cf note 2) L’érudit italien Gino Zaninotto a eu le mérite de la lire et d’en faire conna »tre le contenu (cf note 3).

Ce discours juxtapose un certain nombre d’informations sur des faits ou des traditions anciennes et des exhortations religieuses. Ce n’est pas une description systématique de l’objet qui ressemblerait au récit fait par les Clarisses de Chambéry de leur travail de réparation en 1534 et de leurs observations.

Toutefois cette homélie présente deux nouveautés notables par rapport à la tradition antérieure : Premièrement, l’image d’Édesse n’a pas été produite au cours du ministère public de Jésus pour satisfaire le désir d’Abgar, prince d’Édesse, mais pendant l’agonie de Gethsémani. Elle a été formée, non par l’eau dont le Christ aurait humecté son visage, mais par la sueur sanglante attestée par l’Evangile (Luc 22, 44).

Deuxièmement, l’image comporte, non seulement le visage, mais aussi le côté avec le sang et l’eau (cf Jean 19, 34). Mais Grégoire n’explique pas comment ce linge a été marqué successivement par deux épanchements liquides, au début et à la fin de la Passion. Il se borne à dire que l’image ne résulte pas de couleurs artificielles, mais qu’elle a été formée par les sueurs du Christ et par le doigt de Dieu.

Pour pouvoir s’écarter ainsi d’une tradition déjà ancienne, Grégoire a dû s’appuyer sur une observation directe de l’objet. De fait, à plusieurs reprises, il mentionne simultanément la tradition (« paradosis ») et l »‘historia », le mot grec pouvant désigner, non pas toujours le récit des événements, mais aussi la recherche, l’examen, l’observation. Dieu a donné à ses fidèles l »‘historia » qui confirme la tradition et fait cesser les doutes que certains pouvaient avoir sur l’existence d’une image non faite de main d’homme.

Grégoire avait été envoyé à Édesse par l’Empereur afin d’y enquêter sur les livres parlant de l’image. Il en avait trouvé qui étaient écrits en syriaque et les avait fait traduire en grec. Il a dû assister à la soigneuse reconnaissance de l’image, faite par l’Evêque de Samosathe, délégué de l’Empereur, et qui avait pour but de distinguer l’original des copies que l’on aurait pu livrer par ruse à sa place. Grégoire ne parle pas de cet examen que nous connaissons par d’autres récits. Son discours n’est pas une histoire détaillée de la relique, mais une homélie qui veut édifier les auditeurs. Il veut les convaincre que le transfert de l’image à Constantinople est l’effet d’un dessein divin et il évoque à cette fin la sortie d’Israël hors d’Egypte et l’entrée de l’Arche d’Alliance dans Jérusalem sous David. L’orateur développe finalement une allégorie subtile : la formation de l’empreinte merveilleuse, sans utilisation de couleurs artificielles, donne un exemple divin de la manière dont les chrétiens doivent parfaire en eux-mêmes l’image de Dieu imprimée en eux par la création. Ils doivent agir, non par des ornements extérieurs, mais par des « sueurs », c’est-à-dire par des vertus exigeant un effort. C’est au cours de cette transposition allégorique que le côté avec le sang et l’eau est mentionné, à la suite des sueurs sanglantes du visage. Le texte est un peu difficile à suivre, parce qu’il entrelace étroitement des données de fait (sang et eau) et leur transposition en leçons morales.

La traduction ci-dessous insère entre parenthèses des données qui n’ont pas de correspondant explicite dans le manuscrit grec. D’une part la référence à divers textes bibliques, certainement présents à la pensée de l’orateur et d’un certain nombre d’auditeurs. D’autre part des mots français indispensables pour la compréhension du texte. Le grec, moyennant la déclinaison des cas -absente en français-, peut se contenter d’un article ou d’un pronom et sous-entendre un verbe ou un substantif. Les parenthèses, au lieu d’une note, n’ajoutent rien de réel au texte et simplifient la lecture ou le travail de composition.

« … nous ferons couler de (notre) sein des fleuves d’eau vive (Jn 7, 39).Si nous le voulons maintenant, cela se réalisera aussitôt, si nous considérons de quelles beautés est dépeint le resplendissement (Sag 7, 26. Heb 1,3.11 s’agit de l’image d’Édesse) surnaturel.(cf note 4) Car les (moyens) grâce auxquels la peinture forme les images, ouvrant à l’intelligence une porte pour concevoir le modèle, n’ont pas peint également le resplendissement (Sag 7, 26. Heb 1,3). L’une, d’un côté, avec des couleurs variées d’une beauté éclatante, compose la plénitude de la forme… ». On peut omettre ici l’énumération des diverses couleurs servant à réaliser le visage dans une icône.

Par contre, le (resplendissement) -que chacun s’enthousiasme de la description- a été imprimé par les seules sueurs d’agonie du visage du Prince de la Vie (Actes 3, 15), qui ont coulé comme des caillots de sang (Luc 22, 44), et par le doigt de Dieu (Ex 31, 18. Dt 9, 10). Ce sont elles (les sueurs) les ornements qui ont coloré l’empreinte véritable du Christ. Et l'(empreinte), depuis qu’elles ont coulé, a été embellie par les gouttes de son propre côté (Jn 19, 34). Les deux (choses) sont pleines d’enseignements: ici sang et eau, là sueur et figure. Quelle égalité des réalités, car elles (proviennent) d’un seul et même (être). Mais on voit aussi la source d’eau vive (Jn 4, 14; 7, 38. Ap 7, 17; 21, 6) et elle abreuve en enseignant que les sueurs réalisatrices d’image, que fait couler le flanc de la nature (commune) à chacun, l’ont formée (I’empreinte). (La source) est comme une fontaine faisant couler des ruisseaux comme à partir d’orifices qui arrosent l’arbre de vie (Gn 2,9), en se divisant en deux bras (Gn 2, 10). L’un (des bras) dessine celui qui est à la fois Dieu et homme, d’une part en produisant de manière extraordinaire une réalité exceptionnelle et surhumaine, d’autre part en composant une figure circonscrite, conforme à l’homme. L’autre (bras de la source) prescrit par un discours intérieur de quelles couleurs il faut orner la (créature) qui est à l’image et à la ressemblance (de Dieu. Gn 1, 26). En effet il réalise lui-même que le modèle soit amené à la ressemblance par les sueurs de la forme (la nature humaine) qu’il a daigné porter. Par un exemple vraiment digne de Dieu, il ordonne que l’image spirituelle qui est en nous, que nous avons reçue dans un don bienfaisant par le souffle initial et vivifiant (Gn 2, 7), ne soit pas dessinée de l’extérieur. Car lui non plus n’a pas (dessiné de l’extérieur) sa propre (image), mais par ce qui nous (appartient), par les sueurs de la (nature) qui lui est unie, comme par des couleurs naturelles. Quelles sont les (couleurs naturelles) qui nous appartiennent ? La pureté, I’impassibilité, I’éloignement de tout mal et ce qui est de cette sorte. C’est par cela que se forme la ressemblance au divin. »

Grégoire atteste donc que l’image apportée d’Édesse montre le côté avec le sang et l’eau en découlant. Ce qui fait la valeur de cette notation, c’est l’esprit positif et mesuré de l’orateur. A la différence d’autres récits, il ne cherche pas à accumuler les faits merveilleux. Il ne parle pas d’une révélation faite en songe à l’Evêque d’Édesse assiégée, pour l’inviter à rechercher la relique; ni d’une lampe brûlant encore devant la cachette depuis plusieurs siècles. Il n’attribue pas le feu provoquant la défaite des Perses à un miracle, mais simplement à une saute de vent qui rabat sur les assaillants les flammes du brasier déjà allumé par eux contre les remparts. Quand, par la suite, l’image sainte est emportée d’Édesse à Constantinople, le cours tumultueux de l’Euphrate s’apaise et conduit à la rive opposée l’embarcation portant le précieux trésor, si bien que les premiers propriétaires dépossédés peuvent dire: « C’est la volonté de Dieu que vous le possédiez; prenez-le et allez ». Un narrateur aussi sobre en faits extraordinaires n’aurait pas inventé un détail nouveau, s’écartant de la tradition régnant jusque là. Il a vu un linge sur lequel le sang de la victime avait dessiné son visage et son côté. Cette homélie confirme donc positivement l’identité de l’image d’Édesse et de l’actuel Linceul, qui était précédemment conjecturée comme permettant de coordonner harmonieusement deux séries distinctes de témoignages. A cela s’ajoute un argument iconographique.Dans un livre paru en mai 1989, un érudit allemand, W.K. Müller (cf note 5)

attire l’attention sur une miniature illustrant un manuscrit de la Chronique de Jean Skylitzès (historien byzantin du XIe siècle). Le récit du transfert de l’image d’Édesse à Constantinople est accompagné par un dessin montrant l’Empereur Romanos Lekapenos s’inclinant pour vénérer l’objet sacré que lui tend un clerc. Pour bien rappeler que le linge porte une image, l’artiste a représenté la tête sortant en relief de l’étoffe. Celle-ci n’est pas un carré de petite dimension. Elle fait plusieurs plis pendant vers la terre, puis rejoint le bras et l’épaule du présentateur. Le miniaturiste a voulu évoquer le terme « tetradiplon » (quatre fois double) dont usent quelques récits rapportant l’origine de la fameuse image envoyée au roi Abgar. Il donne à l’objet apporté d’Édesse une dimension bien supérieure au petit portrait peint des plus anciennes traditions et à la serviette des plus récentes (cf note 6).

Ce manuscrit a été exécuté aux environs de l’an 1300, donc trois siècles et demi après le transfert de lâ « image dâÉdesse » à Constantinople.

Mais les auteurs des miniatures imitent des modèles plus anciens. Même notablement postérieure à lâévénement représenté, lâillustration qui nous occupe exprime l’idée que l’on se faisait alors des dimensions réelles du linge porteur de l’image. Le « saint mandylion » désigné par l’inscription était bien plus grand que le carré porteur de la tête du Christ.

Cela suppose que l’objet sacré rapporté d’Édesse avait été extrait de sa monture et qu’on avait reconnu que la partie visible se prolongeait par une grande pièce d’étoffe. Que ce démontage du cadre ait été contemporain du transfert ou plus tardif, la miniature atteste que l’image d’Édesse était empreinte sur un linge ayant les dimensions d’un linceul. Cette donnée n’est pas empruntée à l’homélie de Grégoire, qui mentionne l’eau et le sang sortis du côté, alors que la miniature ne montre que la tête.

Nous avons donc aujourd’hui, sortis tout récemment de l’oubli, deux témoignages indépendants l’un de l’autre et se corroborant mutuellement, qui aboutissent à identifier l’image d’Édesse et le Linceul conservé à Turin.

On obtient ainsi une longue séquence historique (de 504 à 1204), dans laquelle les témoignages relatifs à une image non faite de main d’homme sont reliés de manière solide à ceux parlant des linges sépulcraux du Christ, conserves a Constantinople parmi les reliques de la Passion (cf note 7).

Depuis les tensions avec l’Evêque de Troyes en 1357, les Papes successifs avaient imposé aux exposants de préciser que le Linceul était une image ou une représentation. Mais, en 1506, le Pape Jules II publie une bulle qui reconna »t l’authenticité. Il instaure alors une date annuelle de cérémonie solennelle, le 4 mai et attribue des indulgences à ceux qui viennent le vénérer. Ainsi, c’est le 4 mai 1613 que St-François de Sales vient à Turin se recueillir devant le Linceul. Et on retrouve la lettre très émouvante qu’il adresse à Ste Jeanne de Chantal le jour anniversaire de cette visite, un an après, le 4 mai 1614.

L’identité des deux objets, postulée par I. Wilson, est maintenant positivement attestée. Il est difficile de supposer que cet ensemble soit une simple produit du hasard.

Notes :
note 1: JJ. WALTER, « Le mystère s’épaissit », dans « Cahiers du Renouveau » n¡ 68 (janvier 1989) pp. 4-5.

note 2 : R. DEVREESSE, Codices Vaticani Graeci, T. II, 1937, n¡ 511, fol. 143-150. Cette partie du manuscrit date du Xe siècle.

note 3 : G- ZANINOTTO, « Orazione di Gregorio il Referendario in occasione della traslazione a Costantinopoli dell’imagine Édessena nelle’anno 944 », dans « La Sindone, Indagini scientifiche », Edizioni Paoline, 1988, pp. 344-352. (Travaux du congrès national de Syracuse en 1987.

note 4 : « Resplendissement » traduit le mot grec « apaugasma » qui désigne la Sagesse, resplendissement de la lumière éternelle et image de la bonté divine (Sag 7, 26), et le Christ, Fils de Dieu, resplendissement de sa gloire (Heb 1, 3). Grégoire l’applique à l’image non faite de main d’homme.

note 5 : W.K. Müller, Festliche Begegnungen (Rencontres de fête. Les amis du Linceul de Turin au cours de deux millénaires), Berne, Peter Lang, 1989. Voir p.281 pour une représentation (médiocre) de la miniature; pp. 437, 713 et 732 pour des explications. En l’attente d’une reproduction meilleure, le décalque ci-joint de la photocopie offerte par Müller peut donner une idée de la dimension attribuée à l’objet provenant d’Édesse. Mais habituellement les figurations du Mandylion montrent un linge ne dépassant guère la grandeur de la tête.

note 6: A. GRABAR, La Sainte Face de Laon et le Mandylion dans l’art orthodoxe, 1935, a traité de cette miniature de la Chronique de Skylitzès (folio 131). Dans un article des Cahiers Archéologiques 21 (1971), pp. 191-211, il a étudié les différents styles et les multiples mains de cet ensemble de 574 miniatures.

note 7 : On peut trouver dans mon « Histoire ancienne du Linceul de Turin » OEIL, 1986, I’examen détaillé de ces deux séries de témoignages, avant et après l’arrivée de l’image d’Édesse à Constantinople, dont la liaison est maintenant assurée solidement par le texte et l’illustration récemment tirés de l’oubli.