Le Suaire et l’image d’Edesse

par Mark Guscin

 

Ecrivain anglais, Mark Guscin est également  historien au centre espagnol de sindonologie. Il présente ici les découvertes qu’il a faites, ces dernières  années, sur le Mandylion d’Edesse, en examinant les manuscrits de plusieurs monastères1 du Mont Athos, certains manuscrits étant totalement inédits. Ces découvertes2 vont dans le sens de l’hypothèse déjà émise (mais jusqu’ici souvent discutée), selon laquelle l’image d’Edesse peut être identifiée au Linceul actuellement conservé à Turin.

1– Le mont Athos

Au bout de la presqu’ile de Chalcique, au nord-est de la Grèce, le « Mont Athos » constitue une communauté théocratique autonome, dans laquelle ni les femmes, ni les touristes ne sont admis. On ne peut y accéder que par bateau, et sous réserve d’avoir une autorisation particulière, pour une « bonne » raison. Le mont lui-même s’élève à un peu plus de 2.000 m. Cette République Monastique3 comprend une vingtaine de monastères orthodoxes, dont les moines viennent de nombreux pays (les moines d’origine russe, notamment au monastère de Saint Panteleimon étaient très nombreux avant la révolution de 1917). Plusieurs de ces monastères sont assez proches du plus grand et plus ancien, le monastère de la Grande Laure (Megistes Lavra), qui constitue une véritable petite ville (fig. 1).

 

2– Les représentations du Mandylion d’Edesse

De belles fresques, parfois récentes comme dans le réfectoire d’Ossios Grigorios (Saint Grégoire, voir fig. 2) fornent les murs de ces monastères. L’image d’Edesse, qui ne montre que  le  Visage  du  Christ,  y  est  représentée  plusieurs  fois  avec  l’inscription  « le  Saint Mandylion » ; il y en a des modernes ou des plus anciennes comme celle de la fig. 3 (monastère de Docheiarios).On retrouve cette représentation du Visage du Christ, avec le nimbe cruciforme, dans les églises troglodytes du Cappadoce (à l’est de la Turquie), avec l’inscription « Le saint Mandylion », ou sans cette inscription, comme par exemple dans la Sakili Kilise4 (fig. 4).
Mais malheureusement, de nombreuses peintures de ces églises du Cappadoce ont été détruites récemment.

 

3– Les manuscrits sur le Manylion

Dans mon livre (« The Imagine of Edessa »), la  « Narratio Imagine Edessena » cite un texte grec qui est sans doute le plus complet sur l’histoire de l’image d’Edesse. En effet, il contient

deux versions sur l’origine de l’image :

– la version classique, selon laquelle le roi Abgar5  envoie son serviteur vers le Christ pour faire son portrait ; comme il n’y arrive pas, le Christ prend un linge et s’essuie le Visage, qui reste ensuite imprimé sur le linge ;

– une autre version, selon laquelle le Christ est au jardin de Gethsémani, où il est en pré- agonie, sa sueur formant des caillots de sang sur son Visage (cf. Lc 22, 44).

L’auteur de ce texte ne précise pas quelle est la version originale, mais peut-être la deuxième version a-t-elle été rédigée à cause des taches de sang, visibles sur cette image (voir ci- dessous).

Dans les monastères du Mont Athos, plusieurs manuscrits parlent de l’image d’Edesse et reproduisent la correspondance apocryphe du roi Abgar avec Jésus.

Dans les copies du Synaxarion6, deux points sont très importants :

– dans l’introduction du manuscrit du monastère d’Iveron, on parle de l’image d’Edesse comme d’un sindon (fig. 5) ; or ce terme est utilisé dans les évangiles synoptiques pour désigner les linges de l’ensevelissement du Christ7 ;

– dans la copie du XVIII° s (fig. 6).) de la lettre (apocryphe) adressée à Jésus par le roi Abgar (toparque de la ville d’Edesse), l’artiste (Ananias), envoyé à Jérusalem pour peindre son portrait est chargé de voir sa taille, son Visage, ses cheveux et la forme de son Corps entier ( C’est le texte le plus ancien qui parle du Corps entier sur l’image d’Edesse).

Dans d’autres textes, en latin, Jésus lui-même répond au roi Abgar, en lui précisant qu’il pourra voir sur cette image non seulement son Visage, mais également son Corps entier. C’est le cas dans le Codex Rossianus8 : «Si vero corporaliter faciem meam cernere desideras hunc tibi dirigo linteum, in quo non solum faciei mei figuram, sed totius corporis mei cernere poteris »… ; ou encore dans un texte cité par un pèlerin anglais venu à Constantinople9 : « … sed quia me corporaliter videre desideras, en tibi dirigo linteum, in quo faciei mei figura et totius corporis mei status continentur ».

 

Si je n’ai pas pu pénétrer au cœur de la bibliothèque du monastère de la Grande Laure malgré plusieurs jours d’attente, j’ai pu rencontrer le moine bibliothécaire du monastère d’Ossios Gregorios. Il m’a montré le plus ancien manuscrit détenu (XI° s), mais totalement inédit, car il ne figure même pas dans le catalogue de cette bibliothèque ! Dans cette copie du Menaïon, le roi Abgar contemple, sur l’image d’Edesse, le Corps entier du Christ ainsi que les taches de sang (hematos).

Enfin,  dans  toute  la  littérature  grecque,  on  utilise  le  mot« tetradiplon » uniquement pour l’image d’Edesse : elle est ainsi dite pliée quatre fois ou ayant quatre couches doubles ; il apparaît que ce mot, que l’on ne connait pour aucun autre objet, a été créé spécifiquement pour l’image d’Edesse. Cette image, sur laquelle on voit le Corps entier du Christ avec les taches de sang, est donc sur un grand tissu.

Tout cela va dans le sens d’identifier l’image d’Edesse avec le Linceul de Turin.

 

Mark Guscin

1 notamment les monastères d’Iveron, Ossios Gregorios, Koutloumousios, Megistes Lavra, Vatopedios.

2  Les recherches de Mark Guscin, publiées dans « The Image of Edessa » (Ed. Brill, Leiden, 2009),   feront prochainement l’objet d’une thèse de doctorat à l’Université de Londres.

3   Nota MNTV : son statut particulier a été reconnu par le traité de Lausanne, en 1923. Les monastères dépendent du patriarche de Constantinople. Le monastère de la Grande laure a été fondé au X° s par sai nt Athanase.

4 Nota MNTV : cette « Eglise cachée » se trouve près de Göreme.

5 Nota MNTV : Abgar V Okouma était roi d’Edesse à l’époque du Christ..

6 recueil de poèmes et de textes liturgiques, dont l’origine remonte au XI° – XII° s ; une copie en grec (éditée en

1772) se trouve au Mont Athos.

7 Nota MNTV : voir l’exposé de Mgr. Thomas dans le présent « Cahier ».

8 Manuscrit Q 69, du X°- XI°s.

9 Texte de Gervaise de Tilbury (XIII°s).